Par Martine Valo et
Hervé Morin
L’expédition s’est attachée à décrire sous toutes ses facettes un monde méconnu, presque invisible : le plancton. « Le plancton, c’est bien plus que de la nourriture pour les baleines, décrit Chris Bowler (ENS, Inserm, CNRS). Ces micro-organismes sont à la base de toute la chaîne alimentaire des océans, mais aussi de mécanismes qui influencent l’ensemble de la planète, comme le cycle du carbone. » Ils représentent 80 % de la biomasse des océans, et produisent par photosynthèse la moitié de l’oxygène que nous respirons.
Les équipiers de Tara ont donc remonté dans leurs filets des virus, des bactéries, des protistes – des organismes le plus souvent unicellulaires, ni animaux, ni plantes –, pêchés essentiellement dans les 200 premiers mètres de profondeur, et jusqu’à 1 000 mètres. Leurs mailles pouvaient retenir tout être vivant d’une taille allant de 0,02 micromètre à quelques millimètres. L’équipe a prélevé au total 35 000 échantillons dans 210 sites.
« La composition des différentes communautés microbiennes était principalement dépendante de la température de l’eau »
L’un
des objectifs consistait à décrire les gènes d’une partie de ces
minuscules habitants des mers – essentiellement des bactéries, aux
génomes relativement simples. Au Génoscope d’Evry (CEA), le crible des
séquenceurs à ADN a tamisé plus de 40 millions de gènes, pour la plupart
nouveaux pour la science. L’analyse de plus de 35 000 espèces de
procaryotes (des organismes cellulaires sans noyau) a montré leur
répartition en différentes communautés, « dont la composition était principalement dépendante de la température de l’eau »,
souligne Shinichi Sunagawa (EMBL), pour qui la découverte de la
primauté de ce facteur revêt une grande importance, alors que la planète
connaît un réchauffement qui affecte aussi les océans. « Il faudra plus de données pour savoir ce qui arrivera à ces écosystèmes avec le changement climatique », indique-t-il.Autre surprise : l’analyse des fonctions assurées par ces gènes montre que 73 % d’entre elles sont aussi représentées dans la flore intestinale humaine (microbiote), « en dépit des différences physico-chimiques entre les deux écosystèmes ».
Le mode d’interaction entre cette multitude d’organismes marins est aussi inattendu. « Pour la plupart, la collaboration est plus importante que la compétition, note Eric Karsenti. C’est un résultat très important, car il pourrait modifier un peu la façon dont on envisage généralement l’évolution, avec l’idée qu’elle est commandée par la survie du plus fort. » « L’écosystème marin n’est pas comme une forêt avec sa chaîne alimentaire pyramidale classique, où le carnivore mange l’herbivore, rebondit Chris Bowler. Il y a toute une série d’organismes, parasites ou symbiotiques, qui assurent d’autres services, comme le recyclage. »
Cela ne signifie pas que la recherche entamée soit achevée. L’analyse génétique n’en est qu’à ses débuts : alors que chaque organisme repêché a été observé au microscope et dûment photographié – offrant un immense album, aussi varié qu’esthétique –, le travail reste à faire pour connecter les séquences ADN à leurs propriétaires légitimes, aussi photogéniques soient-ils. Pour Chris Bowler, la mise à disposition des données et leur exploitation par d’autres équipes donneront la vraie mesure de la postérité de Tara Océans.
La prochaine mission consacrée aux coraux dans le Pacifique s’annonce tout aussi exigeante du point de vue de l’interdisciplinarité. Quelle serait l’approche la plus judicieuse pour apporter des connaissances nouvelles sur ce sujet ? Les experts impliqués en débattent depuis des mois. Les orientations ne sont pas encore arrêtées et le départ n’aura pas lieu avant un an.
« Il y a une grande “biodiversité” sur Tara, sourit Romain Troublé. Deux-cent trente scientifiques de 35 ou 36 nationalités différentes se sont succédé. A chaque fois que nous nous sommes approchés des côtes d’un pays, nous avons convié des chercheurs locaux à se joindre à nous. Le travail qui se fait à bord, jour et nuit, avec des appareils performants, certains de nos invités ont vu cela comme de la science-fiction ! »
A terre, l’entreprise Tara n’est pas simple non plus entre la logistique, le financement, l’enthousiasme des mécènes qu’il faut maintenir, les aspects juridiques, etc. « Pour pouvoir prélever du plancton dans une vingtaine de zones économiques exclusives différentes, il faut s’y prendre des mois à l’avance, obtenir une aide des ambassades », rapporte le secrétaire général. Ont-ils essuyé des refus ? L’Inde et l’Arabie saoudite ne leur ont jamais répondu, l’Equateur n’a pas non plus donné son feu vert à temps.
La goélette y a pourtant fait escale. Romain Troublé en garde un souvenir ému. « 2 500 écoliers en uniforme réunis dans un hall d’aérogare à qui nous avons expliqué l’impact de la bonne santé des océans sur le climat, cela m’avait bouleversé. » L’expédition n’oublie jamais la première mission qu’elle s’était fixé à ses débuts, en 2003 : témoigner et plaider pour l’écosystème marin.
Aussi, dans l’aventure de Tara, la discussion à bord avec le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, à New York en 2012, marque-t-elle un moment important. L’accueil, toujours chaleureux, dans le port de Lorient, son port d’attache, reste, lui, comme la séquence émotion.
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